Les tics de l’éthique

 

Ethique,  un concept qui est réapparu en catimini il y a quelques années et qui envahit peu à peu tous les discours. On le trouve même dans les tracts syndicaux ! Il est employé sans discernement, en lieu et place de notions comme : droit, professionnalisme, idéologie et même politique. Ce serait “éthique“ de réclamer l’accès au soin pour tous, la rigueur dans l’exercice d’une profession, le refus d’une politique sécuritaire.

Au départ ceux qui l’employaient s’appliquaient à expliquer ce qui le différencie de la morale. Cette distinction s’efface de plus en plus. Et le terme de morale réapparaît à son tour, se glissant par la porte ainsi entrouverte.

 

Mai 68 avait donné un coup fatal à ces notions au point qu’elles n’osaient plus se montrer. La morale était une morale bourgeoise. Faire référence à la morale était ringard, réac. Et ça l’est en effet. Toutes les sociétés de droite, traditionalistes, totalitaires,  raisonnent en termes de morale et moralité, toutes les périodes révolutionnaires en termes de droits de l’Homme.

 

La morale est un ensemble de règles de conduite qui s’imposent à la conscience individuelle comme fondée sur les impératifs du bien. Il s’agirait d’agir pour le bien d’autrui sans mettre en avant son propre intérêt.

 

Dans les faits, sous prétexte  de faire pour l’autre on fait pour soi tout en se glorifiant soi-même de faire pour l’autre.

 

Toute morale est paradoxale dans son essence même, le but réel de l’énonciateur est l’inverse exact, en miroir, des principes qu’il exige d’autrui. Si je demande à l’autre de ne pas voler c’est que déjà je me suis approprié une terre que je lui interdis. De ne pas tuer, c’est parce que je m’arroge le droit de tuer, tuer celui qui tue ou celui qui est mon ennemi. Toute morale est immorale.

 

La morale est une injonction faite à autrui, elle ne se conjugue qu’à  la 2ème personne de l’impératif. “Tu ne tueras point, (c’est moi qui le fais !)”  “La morale c’est toujours la morale des autres” chantait Léo Ferré.

 

Mais la morale est avant tout une affirmation identitaire et même une affirmation de classe. Tous ceux qui aujourd’hui parlent de leur éthique, de leur déontologie ne sont pas si loin des dames patronnesses du XIXème siècle. On sait à quel point cette revendication identitaire ouvre à l’exclusion, au mépris, au rejet de l’autre.

 

Pour Freud, la morale est une sublimation, elle a pour but de contenir les désirs individuels par une répression des pulsions pour permettre la vie en société. Mais le retour du refoulé permet à ces mêmes sociétés les pires sauvageries, guerre, fascisme, exploitation des hommes, esclavage, tout ceci sous le couvert de beaux principes moraux, patriotisme, défense des valeurs de notre société et -pourquoi pas- féminisme : occuper l’Afghanistan pour libérer les femmes de leur burka !

 

Le mode de pensée moral, c’est parler d’autrui pour parler de soi, dire toi pour déguiser le je.

Un mode de pensée “athée” va du je au nous : je réclame mes droits et, conscient que d’autres je existent, je les réclame pour nous. Et c’est ainsi que fonctionne l’action politique : je milite, nous militons. Je milite là où je suis pour mes droits et par extension pour les droits de tous.

 

Etre civilisé c’est être capable de se penser comme autre (de l’autre). « Je est un autre » dit Rimbaut, mais l’autre est un je aussi. Si je suis un je,  pour l’autre je suis un autre.

Que les hommes soient égaux est une réalité, pas un principe moral. C’est la raison qui le dit. Je demande pour l’autre les mêmes droits que pour moi parce que j’ai conscience d’être l’autre de l’autre, pas du tout par altruisme, seulement parce que c’est raisonnable, je suis du côté du principe de réalité.

 

Si je raisonne en termes de Droit, je dirais : je revendique le droit de planter un arbre sur ce bout de terre donc, sachant que l’autre existe et qu’il est mon égal, je revendique qu’il puisse lui aussi jouir d’un morceau de terre mais toujours selon le même principe d’égalité (dans la différence) je revendique pour le nomade son droit à circuler librement sur la terre. La propriété privée est une atteinte aux Droits de l’Homme, le Droit ne peut définir que la jouissance des biens de la terre et  des biens de production.

 

Il en est exactement de même en ce qui concerne l’éthique.

 

Chaque individu définirait sa propre éthique, en référence uniquement à lui-même. L’être de Droit, lui, définit avec les autres des règles de vie qu’il s’engage à respecter.

 

Continuer à raisonner ainsi c’est ouvrir la porte à toutes les répressions, exclusions,  ostracisme inhérentes à toute morale. Il faut s’affranchir de cette pensée judéo-chrétienne.

 

Et la dérive est déjà là. Les nouvelles « modalités d’organisation » des concours de recrutement des enseignants (décembre 2009) prévoit une épreuve  pour vérifier qu’ils savent agir en bons fonctionnaires « éthiques et responsables ». Dérive dénoncée comme vichyste, le

SNCS-FSU dénonce “le contrôle des opinions et la mise au pas des consciences.”

 

Il est temps de revenir à un mode de pensée, une manière de se positionner dans le monde véritablement autre. Celle qui a établi les Droits de l’Homme.