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Le père Noël aux Minguettes La légende qui tue 

Agnès sort de Terre des livres sans refermer  son album de contes. Elle était en train de parler avec le Terrien, c’est le monsieur de la librairie, un grand monsieur, c’est tellement passionnant de parler, et tellement rare de parler avec un adulte qui s’imagine pas que ta bouche est à mille kilomètres de ses oreilles, qui t’écoute, quoi … Donc ils parlaient tous les deux quand l’idée lui est venue : cette année, elle trouvera le père Noël. D’abord, elle a toujours rêvé de le voir en vrai mais en plus, cette fois, elle a une question à lui poser absolument : pourquoi laisse-t-il des imposteurs prendre sa place dans les magasins, abusant de la crédulité des enfants en leur faisant croire n’importe quoi. Le père Noël transformé en vulgaire vendeur, c’est insupportable. On ne peut plus croire en rien alors ? La vie c’est pas seulement acheter, vendre. C’est aussi absurde que d’imaginer que les parents sont de simples acheteurs d’enfants qu’ils élèvent pour les revendre. Elle est assez grande pour savoir que son petit frère était dans le ventre de sa mère avant de naître et que ce n’est pas un fabricant de poupons qui l’y a mis. Mais ce qui la met le plus en colère c’est de voir que les grands l’imaginent incapables de penser : elle voit bien qu’il y a un père Noël dans chaque magasin, c’est donc des faux, elle n’est pas bête à ce point. C’est comme le coup de la cheminée et du traîneau avec des rennes. Qui circule en traîneau aujourd’hui ? Un père Noël aussi ringard, c’est pas pensable. Elle ne demande pas qu’il circule en fusée,  mais les voitures, c’est pas pour les chiens quand même. Quand elle pense à la colère des adultes quand elle arrange un peu la réalité à sa manière… Ils peuvent bien parler, eux. D’ailleurs elle a décidé de ne plus rien apprendre jusqu’à ce qu’elle ait rencontré ce fameux Père Noël, puisque on ne sait jamais ce qui est vrai et ce qui est faux. On lui a dit qu’il descend du ciel. Bon, il faut peut-être comprendre qu’il habite là-haut sur la colline. Ils disent qu’il y a sur cette colline une forêt que personne jamais n’a osé pénétrer, il parait que même la police n’ose pas y aller. Ils disent qu’elle est peuplée d’êtres mystérieux venus d’ailleurs qui y sont apparus un beau jour, y ont fait des enfants qui ont fait des enfants. Ils en sont à la troisième génération. Ils sont gris, bruyants, leur peau sombre est râpeuse et ceux qui les ont entendu parler de loin affirment que leur langue ne ressemble à aucune autre, qu’elle semble conjuguer les mots à l’envers. Personne n’ose les approcher car, dit-on, ils pillent les voyageurs et  leur volent jusqu’au dernier croûton de pain. C’est la forêt des Mains Guettent. Mais comme tous les êtres maléfiques ils ont aussi des pouvoirs. Entre autres, le pouvoir de faire chanter les mots. Non, non, il ne s’agit pas de chanson ! Dans les chansons les mots sont emprisonnés dans la musique. Les rapeux, car c’est ainsi qu’on les appelle dans la plaine, peuvent faire d’un mot de la musique et de la musique des guirlandes de mots. Leurs cris qui assourdissent la nuit sont de percussion, leurs rires sont de guitare, leurs soupirs sont de corne de brume. Mais leur colère, dit-on, est de feu. Ce qui terrorise le plus Agnès, c’est d’imaginer que les mains guettent. Ont-elles des yeux ? Où ? Au creux de la paume ? Un sur chaque doigt ? Est-ce que ce sont des yeux électroniques ? Ou bien, pire, c’est des mains qui surveillent autrement qu’en regardant. Elles ont peut-être un pouvoir spécial pour tout savoir sans regarder. Comme Dieu, d’après ce qu’ils disent, ou comme Miaouss, le pokemon. Et ce qu’elle déteste plus que tout, Agnès, c’est qu’on la regarde sans la regarder. Ne riez pas, les gens sont souvent comme ça, ils vous regardent sans vous regarder, il ne faut pas s’étonner après qu’ils voient autre chose que vous. Agnès grimpe depuis un moment, elle s’essouffle. Et tout à coup elle sait qu’elle est arrivée. Car elle est dans une forêt si touffue qu’elle voit à peine ses pieds, si haute qu’elle voit à peine le ciel, une véritable forêt de HLM. Elle tremble, pense retourner en arrière, elle n’ose même plus. Elle guette le moindre bruit. Et sursaute : un être vient de se dresser devant elle. Il est … humain, comme vous et moi, un peu plus frisé peut-être. Mignon. Elle a dû se tromper. 

- Eh ! Loup ! Non, elle ne s’était pas trompée, un autre être est apparu et interpelle le premier par son nom. C’est un loup mais ils sont déguisés. Ou alors, ils ont le pouvoir de prendre la forme de leur ennemi pour mieux le tromper. Elle tremble, n’ose plus bouger. 

- Qu’est-ce qu’elle glande ici, la scarlette ? T’es perdue ou quoi ?  Agnès se dit qu’il vaut mieux dire la vérité. Peut-être qu’ici, ça ne se fait pas de mentir, pas comme chez elle. - Je cherche le père Noël. 

Les deux garçons se mettent à rire. - Et tu crois le trouver là ? - Non, plus haut, après la forêt. - Quelle forêt ? Tu rêves, la gomi. Et ton père Noël, nous, il nous calcule pas. Pour les enfants de chez nous, il les a endormis, ses jouets. Il nous a oublié, grave. 

- Le père Noël n’oublie aucun enfant, c’est maman qui l’a dit. - Elle balnav, la maman, elle ment, elle raconte des bobards. - Tais-toi, Chacal, tu vois bien que tu la fais pleurer. - C’est pas pour ça que je pleure, je le sais bien, qu’elle ment. 

Agnès pleure à gros sanglots. Le premier garçon, le Loup, lui tend un mouchoir. - Alors tu chiales parce qu’il n’existe pas, le père Noël … - Mais non c’est pas ça. C’est parce qu’il a pas le droit d’oublier des gens, c’est injuste, injuste. Hheuin… Je crois que je l’aime plus. - Ça tombe bien parce qu’il n’existe pas, justement. 

- Comment ça ? - C’est juste une histoire, un film, un bobard. Une légende, quoi ! - Ta gueule, Rakaï, lui casse pas l’ambiance ! - Le père Noël, il n’existe pas? 

- Eh non, ni lui ni la justice. Les roums, ils font croire à leurs enfants qu’un vioque leur apporte des jouets mais c’est eux qui les achètent avec leur thune. T’es assez grande maintenant pour plus y croire. Ils te prennent pour une panouille, tes darnes. - Mais alors le père Noël… c’est les parents ? Agnès réfléchit. - Et Dieu, c’est les parents aussi ? 

- Prend pas la gouffa, la môme, ton père c’est pas Dieu, loin de là. Dieu, c’est en vrai. - Mais le père Noël aussi, c’est en vrai. - Seulement pour les enfants. - Ah oui, Dieu, c’est le père Noël des parents et un jour les grands parents disent aux parents que Dieu, il existe pas. 

- Dieu, c’est pas pareil, d’accord ? - Tu dis ça parce que tu es juste un grand, tu n’es pas encore un grand grand, enfin grand parent, enfin plus grand que grand, quoi. De toute façon, vous aussi vous êtes des menteurs, vous êtes des loups et vous faites semblant d’être des gentils, alors ! Les garçons éclatent de rire. - Loup, c’est mon nom, je m’appelle Lounès, Lounès Rakaï et tout le monde m’appelle Loup. 

- Et ouam, c’est Shakil, lui-même en personne. - Et toi, comment tu t’appelles ? - Agnès. - C’est choucard, Agnelle ! Ça le fait trop ! 

Ils se tapent dans la main en s’esclaffant. Loup se calme d’un coup : - Les Mains arrivent, attention. On se casse ! Agnelle voit arriver des extra terrestres en plastique transparent avec à l’intérieur quelque chose qui ressemble à un corps humain. - C’est des monstres ? 

- En quelque sorte, c’est des keufs, on les appelle les mains parce qu’ils sont bêtes comme leurs pieds. - Mais pas du tout ! Mains, c’est le contraire d’hu-mains, tout simplement.  - En tout cas, on peut pas faire un pas sans se faire contrôler, ils sont partout, ils nous guettent à tous les coins de rue, ils installent même des caméras pour nous surveiller. - Eh ! Shakil ! Chab les boucliers, ils ont un blème ou quoi ! - C’est des CRS, ils sortent d’une manif, on dirait. 

Des keufs, des cérès, c’est des races de chiens, pense Agnelle. Elle préférait les loups. Elle se met à courir et se réfugie dans une grotte. Les parois sont couvertes de graffitis. Loup entre derrière elle, l’attrape par la main, l’arrache.  - Traîne pas là, c’est dangereux, c’est un hall. - Un hall ? - Oui, un hall d’immeuble. Tu n’as jamais entendu parler du délit de hall d’immeuble ? Sarko, tu connais ? Tu risques la zonzon à rester là. 

Ils se réfugient entre deux rangées de voitures.  - Bon, c’est pas encore aujourd’hui qu’on sera des intégrés ! - C’est quoi, désintégrés ? 

- Intégrés, intégrés, ils veulent nous intégrer. - A coups de lacrymos… Allez, viens, la petite go, on te raccompagne, c’est plus prudent. Les deux garçons la prennent par la main, Agnelle se sent bien, on dirait des grands frères, mais en plus gentils. 

Et c’est alors qu’elle le voit. Elle le reconnaît sans hésiter, il a sa barbe blanche et il regarde tout le monde droit dans les yeux, sans oublier personne. C’est lui ! Loup et Shakil aussi le voient, ils n’en reviennent pas. Par contre, elle avait bien raison, Agnelle, il roule dans une voiture à ailerons qui glisse silencieusement sur les nuages, avec sur le toit capteurs solaires et éolienne. De cet écolo-auto,  elle voit descendre, derrière le père Noël, un homme portant un bébé. Difficile de ne pas le reconnaître, ce bébé, il a une étoile plantée sur le front. C’est Jésus bien sûr. Il ressemble un peu à une Rakaï, se dit Loup, tout frisé tout brun, comme sa petite soeur. Mais c’est Jésus, Agnelle en est bien sure. Derrière eux, un homme avance en lisant un énorme livre qui lui cache le visage, avec de drôles de lettres en couverture, on dirait des papillons. Pense Agnelle. Loup, lui, a reconnu le Coran. Mais qui est donc l’homme qui porte Jésus ? Tiens il y a une étoile sur son béret. Ce visage, ce sourire, Agnelle l’a déjà vu. Sur un tshirt de son grand frère peut-être, non, elle ne sait plus. Un dieu ? Un chef ? Mais non, c’est le contraire ! C’est le Che. Le Che ici, quelle surprise ! Agnelle saute de joie. Rien ne l’étonne, même pas de voir Loup serrer la main du père Noël. Elle savait bien qu’elle réussirait, et ils sont tous là, tous les gentils. Il ne manque personne. Sauf peut-être, enfin c’est juste un détail mais quand même peut-être, il y aurait eu une ou deux femmes ou fille, enfin quoi de l’humain au féminin, ç’aurait été pas mal non plus. Alors elle voit apparaître tout autour de l’écolo-auto des femmes, des dizaines de femmes, des centaines de femmes habillées de mille manières différentes. Certaines ont les jambes nues, d’autres les seins, certaines ont les bras couverts, d’autres les yeux, voilés d’épaisses lunettes noires. Elles distribuent aux hommes des robes et des soutiens gorges à porter en chapeau, elles rient et dansent.  Soudain, les mains apparaissent, elles sont énormes, elles séparent brutalement le père Noël du prophète, Jésus du Che, le bébé tombe par terre, les femmes voilées sont écartées des femmes en jeans. Et les mains déposent devant Agnelle des cadeaux multicolores tandis que Loup et Chacal sont désintégrés. Agnès a compris. Il ne faut pas laisser les légendes sortir des livres, sinon elles tuent. Elle referme son album et rentre chez elle. Elle ne croit plus au père Noël. Cette nuit là, elle a beaucoup rêvé, Agnès, des rêves où se rencontraient les personnages les plus fantastiques, Moïse dansant avec Cendrillon, la petite souris taquinant Dieu le père, des anges à tête de loup et chacal en patins à roulettes. Et quand elle se réveille… Vous n’allez pas me croire, quand elle se réveille, elle entend un lendemain qui chante.