Ecrire

 Ecrire, c’est coucher sa vie sur le papier pour la mettre debout

Les êtres humains, tous les êtres humains, ne font que traîner leur misère entre deux temps de jouissance et que cette jouissance même est leur misère transcendée. Les plus grandes angoisses peuvent grâce à l’art ou la relation sexuelle mettre au jour les plus beaux poèmes, les plus beaux fantasmes érotiques. Les cauchemars ne sont que des rêves déguisés. Derrière l’angoisse se cache le désir, elle en est le négatif au sens photographique. Mettre des mots sur l’ennui, sur les angoisses qui nous assaillent, sur nos vieilles peurs d’être abandonné, mal aimé, méprisé, met en lumière une vie intime et des fantasmes sources de plaisir. Et l’écriture les  dépouille de la souffrance. Que ce soit par la jouissance sexuelle, la jouissance artistique, créative ou la  jouissance de la pensée, l’homme prend à bras le corps son sentiment d’insignifiance pour se sentir exister.

Ecrire c’est réécrire sa vie

De cette première écriture qu’est vivre, on a besoin parfois de faire une autre lecture, d’en voir l’envers,  de lire entre les lignes. En écrivant, on refuse de se contenter du mektoub de l’existence, de “ce qui est écrit”. Réécrire sa vie c’est la prendre en main pour supporter l’insupportable, dire l’indicible, mieux vivre l’invivable. Mettre à distance ce que l’on vit, avoir un regard sur soi-même peut aider à mettre un peu de lumière dans la nuit, à se redresser.

John Irving, dans sa nouvelle “Faut-il sauver Piggy Sneed ?” explique comment dans sa jeunesse l’équipe de pompiers dont il faisait partie a laissé mourir un homme, Piggy Sneed, sans lui porter secours et comment il est devenu écrivain pour “brûler Piggy Sneed et tenter de le sauver encore et toujours. »

L’art n’a sa source et son aboutissement que dans l’acte d’amour.

Cet orgasme sans arrêt évoqué, on n’en parle jamais, il se parle ailleurs. Avez-vous déjà entendu quelqu’un dire “J’ai eu un orgasme super hier soir” ? Non, on dira : “J’ai vu un film  super, j’ai pris mon pied avec l’expo de peinture de Dali.” Mais ce tableau vous a peut-être particulièrement touché parce qu’une courbe  évoquait la croupe de la femme aimée. Inversement, ses couleurs donneront peut-être d’autres saveurs et fantaisie à vos prochains ébats.

De même l’écriture, particulièrement l’écriture de fiction qui fait appel au fantasme, peut trouver sa source dans les jeux érotiques et à l’inverse les enrichir de ses trouvailles.

Parce que l’amour se vit dans l’intimité, il tend à se dire de façon sublimée. Cette expérience intime, extraordinaire bien que quotidienne et ordinaire, a besoin de mots et d’images pour témoigner de cet événement psychique qui condense toute l’expérience humaine. Ne faire qu’un avec l’Aimé, est-il de plus beau rêve ? Ce rêve devient cauchemar quand l’enfant trop collé à sa mère ne peut échapper à son amour envahissant, dévorant : sorcières, araignées étouffant leur proie, baisers de la mort viennent peupler la nuit. Ce rêve est aussi source d’érotisme. Et de poésie. L’art naît derrière la porte fermée du septième ciel.

Ça qui écrit.

Ce qui est absolument fascinant c’est de se mettre à écrire et de voir surgir sous sa plume (son stylo, son PC…) des choses qu’on n’a jamais pensées, des phrases qui semblent arriver seules. Il faut beaucoup de travail par la suite pour que ces jets d’intuition s’insèrent dans un texte construit.  Mais ce sont des moments magiques, des instants de grâce.

Les écrivains disent parfois que leurs personnages vivent leurs propres vies, sont autonomes de l’auteur. C’est le texte lui-même qui parfois vit sa vie.

Cette fascination de l’inconscient est le moteur de l’écriture.

Ecrire contre l’oubli, un tatouage.

Celui qui écrit écrit pour ne pas oublier qui il est. Laissant sa trace sur la feuille blanche, il s’inscrit corporellement,  la tatouant de son sceau.

Un funambule entre réel et imaginaire.

Un récit autobiographique ne l’est jamais totalement puisqu’il est revu et corrigé par l’auteur, avec le filtre de ses souvenirs et de son itinéraire du moment, de l’image qu’il veut donner ou de ce besoin de réécrire sa vie. En même temps un récit totalement imaginaire porte les marques de l’auteur. Le fantasme, en s’inscrivant sur le papier prend pied dans le réel, ce qui peut être  affolant pour celui qui écrit.

Encore plus s’il est lu.

Ecrire pour dire non,  pour transgresser.

On écrit parce qu’on a quelque chose à dire, quelque chose de neuf, parce qu’on a l’impression que personne ne l’a dit avant, qu’on est le premier. La fiction permet de se situer en dehors du carcan de la réalité, dans un imaginaire où tout est permis.

On écrit pour  aller voir de l’autre côté des apparences, casser le miroir des idées reçues, échapper  à la pensée unique, à tous les préjugés.

Pour lancer des pierres dans le champ de la pensée.