Fraternité : la part anarchique, occultée, de la Révolution française

Ce  n’est pas un hasard que le 3ème terme de la devise de la France soit si peu ou si mal pris en compte : c’est la part anarchique de la Révolution française.

 

Dans Moment fraternité, Régis Debray désigne la fraternité comme éthique primordiale, «sacrale», fondement de toute communauté naturelle et source originelle de toute société. Il pense que le terme de fraternité est à la jonction entre morale chrétienne et solidarité.

En fait cette valeur de fraternité n’est que la conséquence, la suite logique de rapports non paternels, non paternalistes, non hiérarchisés.

 

En effet si les hommes sont dans un rapport de fraternité, il ne peut y avoir de pouvoir des uns sur les autres. Parce qu’on est tous sur la même branche de l’arbre généalogique, on est dans un rapport horizontal qui exclut toute forme de pyramide hiérarchique. Ce n’est pas à entendre de façon judéo-chrétienne comme de l’amour ou un bonne entente entre les gens (les rapports entre frères et sœurs ne sont pas forcément tendres d’ailleurs). La fraternité c’est prendre en compte cette réalité qu’entre deux êtres humains adultes il n’y a pas de lien de père à enfant (dans le sens mineur) c’est-à-dire pas d’autorité. Avec la Révolution, « Les majeurs (21 ans) ne seront plus soumis à la puissance paternelle ; elle ne s’étendra que sur la personne des mineurs ». ( loi du 28 août 1792). Auparavant, l’enfant restait toute sa vie soumis à l’autorité paternelle. On peut d’ailleurs s’étonner que le terme enfant s’entende aussi bien dans un lien de filiation que pour désigner une immaturité physique, psychologique et sociale. Cet amalgame sémantique est le symptôme d’une société qui dénie ce qui est, non un vœu pieux, mais une réalité : la fraternité et l’égalité entre les hommes.

Les religions affirment qu’il y a une seule famille humaine, la Oumma de l’Islam, le « nous sommes tous frères » du christianisme. Mais cette famille doit rester sous l’autorité d’un père-dieu et de ses représentants sur terre, rois ou khalifes. Ce que dit la Révolution, c’est que nous sommes un seul peuple, tous citoyens du monde et à égalité pour le gérer.

En 1792 apparaît le terme de fraternité dans la devise de la jeune république. Pendant des siècles le concept de père avait été utilisé tant pour désigner le dieu des chrétiens et ses prêtres que toute sorte de patron (c’est d’ailleurs la même étymologie) : tous ceux qui représentent une autorité qui est en fait arbitraire et abusive. Cette société ligotée par des allégories de dieu le père et de paternalisme patronale et coloniale cherche à s’émanciper d’un pouvoir appuyé à la métaphore paternelle.  Comment dès lors peut-on ne pas interpréter ce nouveau concept, fraternité, comme une remise en cause de toute forme de pouvoir ?

En ce siècle des lumières l’idée que l’espèce humaine est une et indivisible s’affirme de plus en plus, précurseur de l’Internationale, et Olympe de Gouges défend  l’unité du genre humain.

Cette révolution débouche obligatoirement sur l’abolition de l’esclavage en 1794 : la fraternité est ou n’est pas, elle ne peut exclure certains d’entre nous, elle ne peut être relative. L’esclavage sera rétabli par Napoléon avec l’abandon des principes républicains.

On a dit de mai 68 que c’était une révolte contre le père. Il s’agit bien là d’un rappel des rapports de fraternité entre les êtres humains. Mai 68 porte tous les principes de l’Anarchie :

Attaque de toute forme d’autorité. Attaque de l’Etat avec revendication d’une organisation sociale de bas en haut, de collégialité, avec la parole donnée à égalité à chacun lors de débats collectifs contradictoires et dialectiques. Remise en cause de la représentativité électorale considérée comme une démission de ses responsabilités citoyennes, ce qu’illustre le slogan « Elections piège à cons ». Autogestion. Attaque de la famille comme lieu de reproduction des rapports sociaux, organisation communautaire de vie telle qu’on a pu la voir dans les expériences anarchiques catalanes après 1936. Rappelons que la communauté anarchiste est basée sur une organisation autogérée de la société. Mai 68 se définit comme une utopie et on défile sous le drapeau rouge et noir de l’Anarchie… « Prenons nos rêves pour des réalités »

En l’humain la liberté, l’égalité, la fraternité sont aussi viscérales (autant qu’indispensables) que le pouvoir, la bestialité, la perversion au sens de négation de l’autre. Ils ne sont pas du côté de la morale, des bons sentiments ou d’une quelconque éthique, ils sont du côté de la pulsion, la pulsion d’être et d’être avec, c’est-à-dire de vivre. Ce être et être avec (exister et aimer et être aimé), à condition de se confronter au réel de l’existence de l’autre et de s’adapter, débouche sur la fraternité. Si l’humain a conscience de cette réalité qu’il est l’autre de l’autre, il sait qu’entre humains adultes il ne peut y avoir que des rapports de fraternité, c’est-à-dire de non hiérarchie.

L’idée contraire, qu’un adulte puise décider pour un autre adulte, est contraire à la réalité, elle est délirante, le délire étant la construction d’une néo-réalité qui nous arrange. Tout pouvoir est abus de pouvoir et est à l’origine de l’inhumanité de l’humain.

 L’inhumanité, cette férocité entre les hommes, est aussi présente dans le monde aujourd’hui qu’hier, mais au moins elle doit s’avancer cachée, elle n’a force de loi que dans la tromperie et le déguisement. Même si certains se servent des Droits de l’Homme  comme paravent de leurs attaques des Droits de l’Homme, ils ne peuvent ignorer tout à fait qu’ils foulent aux pieds leurs propres principes et que leurs exactions font boomerang. Ainsi de l’autorité qui a  du mal à affirmer sa légitimité.

L’idéologie anarchiste est vivante depuis  des siècles, elle ne meurt pas même si elle est mise sous le boisseau et déniée, même si chaque révolution voit surgir une contre révolution.  Nous n’avons pas changé le monde, c’est vrai, mais nous y participons a minima en étant le réceptacle de ces idées, une pensée qui passe les frontières sans pouvoir être contrôlée, un passeur entre les hommes libres du passé et ceux de l’avenir, en témoignant de ce message éternel.

 

Liberté, égalité, fraternité : la devise que s’est choisie la France vient contredire les théories qui se développent autour de N. Sarkozy et les siens selon lesquelles la France se définirait comme judéo-chrétienne. Il y a bien longtemps que la France n’est plus la fille aînée de l’Eglise. La France, c’est la Révolution, c’est le pays qui a guillotiné un roi, qui a affirmé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est le pays de la sécurité sociale, des luttes sociales, de la semaine de 35 heures.

Cette tradition révolutionnaire, présente partout dans le monde, couve secrètement l’anarchie, seule solution viable pour les citoyens du monde que nous sommes.